Citations

Le Soi

“J’utilise à dessein l’expression : «percevoir le Soi» pour bien marquer combien la relation du Moi au Soi relève de la sensation. A ce sujet, nous ne saurions en connaître davantage, car nous ne pouvons absolument rien dire des contenus du Soi. Le Moi est le seul contenu du Soi que nous puissions connaître. Le Moi qui a parcouru son individuation, le Moi individué, se ressent comme l’objet d’un sujet inconnu qui l’englobe. Il me semble que les possibilités de constatations psychologiques arrivent ici à leur terme extrême, car l’idée d’un Soi est déjà en elle-même un postulat transcendant, psychologiquement légitimé, mais qui échappe à toute tentative de preuve scientifique.

Faire un pas par-delà ce qui est scientifiquement connu et acquis est une nécessité absolue dans le domaine qui nous occupe, c’est-à-dire dans le développement psychologique que j’essaie de décrire. Car sans ce postulat nouveau du Soi, je ne sais vraiment pas comment l’on pourrait formuler, de façon ne serait-ce qu’approximative, les processus psychiques qui se déroulent et qu’empiriquement il faut bien constater.

Le Soi réclame donc d’être pris en considération et qu’on lui accorde au moins la valeur d’une hypothèse, un peu comme l’on fait pour l’atome qui rend compte de la structure de la matière. Je reste conscient du fait qu’il est fort possible que, formulant cette hypothèse, nous restions encore prisonniers d’une image ; mais, même s’il en est ainsi, cette image est celle d’une potentialité vivante toute-puissante ; je me suis efforcé de la décrire. L’interpréter plus avant échappe en tout cas à mes possibilités. Tout bien pesé, je ne doute pas qu’il s’agisse encore d’une image, mais d’une image telle et si essentielle qu’elle nous englobe et nous contient.”

Dialectique du moi et de l’inconscient, Carl Gustav Jung, page 259, éditions Gallimard, collection Folio.

Le destin de l’individu

La psychologie des profondeurs a pour premier objet le destin de l’individu. La vision qu’elle nous fournit de la vie individuelle est limitée à une période si brève de l’histoire qu’elle ne peut guère nous fournir de prévisions sur l’évolution de l’humanité dans son ensemble, évolution dont nous savons que, si elle existe, elle doit s’étendre sur des millénaires. Si nous nous penchons sur les expériences vitales qui ont l’individu pour théâtre, il ne fait aucun doute qu’on y assiste à une évolution. C.G. Jung a donné à celle-ci le nom de processus d’individuation.

Ce processus a d’une part l’aspect d’un courant vital inconscient ; c’est le passage au stade d’adulte, l’arrivée à la maturité et l’acheminement vers la mort. Il ne diffère pas alors de celui par lequel le gland devient chêne, la génisse se change en vache et l’enfant en vieillard. Mais d’autres part –et c’est là l’individuation au sens strict–, c’est un passage à la conscience qui, élargissant constamment son cercle, conduit à la réalisation consciente et à l’actualisation d’une totalité originelle.

En tant que totalité virtuelle, celle-ci fait son apparition dès la petite enfance dans les rêves et les fantasmes sous forme de symboles qui se manifestent à nouveau au cours de périodes de transformation, telles que la puberté, le milieu de la vie ou encore les phases critiques de l’existence.

Dans la deuxième partie de son livre Psychologie et Alchimie Jung a exposé en détail un tel processus à l’aide de rêves d’un homme jeune, en étudiant particulièrement le symbole du mandala, qui revient sans cesse comme indication de la totalité cherchant à se réaliser. Le processus apparaît ici comme une recherche d’un but intérieur totalement indépendante des conditions extérieures. Le but lui-même est exprimé par l’inconscient dans des symboles qui ne se laissent pas distinguer d’une image de Dieu.

Les plus importants d’entre eux sont le mandala, l’homme Dieu cosmique, l’enfant divin, le corps de diamant ou la pierre philosophale (Lapis philosophorum) : « On ne peut pas s’empêcher d’avoir l’impression d’un processus inconscient se mouvant en forme de spirale autour d’un centre dont il s’approche lentement en faisant apparaître de plus en plus clairement les qualités du centre. On pourrait peut-être dire à l’inverse que le centre, inconnaissable en soi agit à la façon d’un aimant sur les matériaux et les phénomènes disparates de l’inconscient et les saisies comme dans une structure cristalline… c’est comme si les complications personnelles et les péripéties dramatiques causées par la vie et son intensité était simplement des hésitations des replis anxieux ou… de minces prétextes pour échapper à la nécessité et au caractère inévitable de cette étrange et inquiétante cristallisation ».

Ame et archétypes (Marie Louise von Franz)

Les principales phases du processus d’individuation sont l’intégration de l’ombre, côté « obscur » de la personnalité faisant parti de la totalité mais la plupart du temps méprisé et non discerné par la conscience ; la prise de conscience de la composante représentant le sexe opposé, désigné par Jung comme animus (chez la femme) et anima (chez l’homme) ; et enfin l’expérience du Soi et la relation au Soi, noyau intime de l’âme.

Bien que, comme il a été dit, l’image du but émerge dès la petite enfance dans les productions de l’inconscient, il ne s’agit pas d’un processus cyclique où l’on verrait « le commencement et la fin de se donner la main », mais plutôt d’une spirale. En effet la fin se place à un niveau de conscience supérieure si bien que l’aspect cyclique s’accompagne d’un développement et d’un progrès. La nature paraît ainsi aspirer à un degré de conscience plus vaste.

Âme et Archétypes, Marie-Louise von Franz, p161-163, La Fontaine de Pierre

Qu’est ce que le religieux ?

Lors d’un cours à l’institut Jung de Zurich, Marie-Louise von Franz répond à la question :

« L’attitude religieuse primitive aurait-elle quelque chose à voir avec la participation mystique ? » :

« Oui, la participation mystique est l’une des caractéristiques de la religion primitive comme le sont l’observation des événements synchronistiques, celle des signes, le refus d’agir sans déceler d’abord les symptômes ou les signes intérieurs et extérieurs, ou, selon une définition, la tension sincère et constante portée aux facteurs inconnus.

D’après cette définition serait religieux celui qui agit en étant pas seulement en accord avec le raisonnement conscient, mais en prétend aussi une attention constante aux facteurs inconnus sous-jacents et en les respectant.

Si quelqu’un me dit par exemple : « allons prendre un café ensemble après le cours » et que je considère uniquement que j’ai le temps, puisque je ne déjeune pas avant 12h30, je m’en tiens à un raisonnement conscient, ce qui est naturellement légitime aussi. Mais si je suis religieux, je m’arrête une minute et essaie de percevoir dans quelle mesure il est juste de m’attarder ; et si, instinctivement, mon sentiment s’y oppose, ou qu’à ce moment-là une fenêtre claque, où que je trébuche, il se peut que je n’y aille pas.

On peut se moquer de cette attitude et la traiter de superstition, ce qu’elle est, naturellement, à un certain niveau. Pourtant, loin d’être purement mécanique comme, par exemple, l’idée qu’il faut s’en retourner si un chat noir passe sur son chemin, elle incite plutôt à se concentrer à tout moment pour essayer de recevoir un signe du Soi ou de l’intérieur.

Dans la philosophie chinoise, l’attitude équivalente consiste à prêter constamment attention au Tao, à déceler si ce que je fais maintenant et juste, en Tao. Bien entendu, les arguments personnels, la considération du pour et du contre existe aussi, mais vivre de manière religieuse signifie être sans cesse en éveil de manière à percevoir les puissances inconnues qui, elle aussi, gouverne une vie.

Si je n’ai pas d’indication contraire, je peux décider de prendre un café puisque j’ai le temps, ou parce que j’aime bien ça. Un signal ne retentit pas toujours pour nous prévenir, mais, s’il raisonne et qu’on l’ignore, un certain ordre est détruit. L’attitude primitive et religieuse implique que l’on n’omette jamais de prendre ces puissances en considération. »

Alchimie, Marie-Louise von Franz, p150-151, La Fontaine de Pierre