Citations

Inconscient collectif et désir infantile

“Le monde symbolique peut servir à éviter la confrontation avec ces aspects de la réalité que sont le deuil, les carences qui ne seront jamais comblées, la mère à tout jamais perdue. Les images de mandala ou l’idée de la conjonction des opposés peuvent masquer la réalité d’un clivage.

Jung a très bien vu que la relation à l’inconscient collectif relève du désir d’inceste. […] Il a nommé ce désir «retour à la mère».

Or, la pratique analytique montre que le retour à la mère sous la forme d’un monde symbolique peut conduire à ne jamais se séparer de la mère réelle. Jung lui-même en dénonce le danger lorsqu’il commente les poèmes d’Hölderlin dans les Métamorphoses.

«Quand le poète rêve qu’il est avec la rose dans le sein maternel de la nature, le fait psychologique est qu’il se trouve près de sa mère. Là est l’éternelle germination et l’éternel renouvellement, une vie en puissance qui a tout devant elle, qui renferme en elle toutes les possibilités de réalisation, sans être assujettie au tourment de sa formation… Hölderlin ne put jamais oublier cette première et suprême félicité dont l’image l’écarta de la vie réelle» (p. 653).

«Dans la profondeur demeure la sagesse, la sagesse de la mère; quand on est uni à elle, l’esprit pressent des choses plus profondes, des images et des forces primordiales qui gisent au fond de tout ce qui vit et en forment la matrice nourricière, conservatrice et créatrice. Dans sa maladive extase, le poète sent abondamment la grandeur de ce qu’il voit ; mais il ne tient plus guère à mener à la clarté du jour ce qu’il a découvert dans la profondeur» (p. 671).

«Ce que le poète aperçoit dans la profondeur volcanique, c’est “l’esprit” comme il fut toujours, donc la totalité des formes premières d’où surgissent les images archétypiques. Dans ce monde de l’inconscient collectif, c’est un type, semble-t-il, qui a l’importance principale et qui s’exprime par le personnage du héros divin» (p. 672).

«Le poème de Hölderlin fait entendre une douloureuse plainte qui nous laisse prévoir qu’à sa descente vers les ombres ne succédera nulle résurrection en ce monde-ci» (p. 672). «Il voudrait suivre le héros, le type idéal dont il a vaguement l’idée, et partager son sort» (p. 661).

«Le poète a compris trop tard qu’il faut sacrifier cette nostalgie régressive» (p. 672).

Ces textes disent admirablement la raison pour laquelle tant de gens sont attirés par la pensée de Jung et, je dois le dire, la raison pour laquelle je suis jungien : au-delà de sa propre subjectivité et à travers elle, s’engager dans l’expérience des images et des forces primordiales, connaître la transformation dont l’homme est capable.

Un tel projet actualise tout ce qui est dans l’homme à la recherche d’un sens, mais il est également un piège. Comment s’ouvrir à l’inconscient collectif et faire l’expérience de l’enracinement dans l’histoire et dans l’univers, sans tomber dans l’imaginaire et dans l’inflation?

Jung démonte les ressorts du piège : on est attiré, fasciné, dominé par les représentations collectives dans la mesure où on est resté pris dans la mère. Le mouvement vers les images archétypiques est animé par un désir infantile: le désir de totalité. L’ouverture de sens qui s’opère par la reconnaissance de l’inconscient collectif est reçue dans un psychisme inconsciemment dominé par les nostalgies de la première enfance.

L’accès à un sens collectif est vécu inconsciemment en chacun comme le retour enfin possible à la totalité de la relation primordiale avec la mère. A cela nous pouvons ajouter que les représentations collectives provoquent et entretiennent une intense jouissance fusionnelle qui compense secrètement les souffrances de la vie et, en particulier, les blessures narcissiques. […]

Le vécu de la scène primitive rompt l’espoir d’une jouissance fusionnelle, casse le désir de totalité et oblige à reconnaître le manque. L’intérieur et l’extérieur sont séparés. L’enfant est seul, renvoyé à ses limites, tandis que sa mère est avec un autre. Elle est perdue comme sont perdus les rêves infantiles. A leur place, il y a le manque, c’est-à-dire le vécu objectif que personne ne me comblera jamais et que je ne comblerai jamais personne. C’est fini. Le deuil commence.

Il semble à certains que l’analyse puisse s’arrêter là. L’être humain a touché le fond. Il a quitté son enfance. Il est dans ses limites. Il ne fait plus porter sur les autres ses désirs d’absolu et il accepte le manque. Désormais, il peut mener une vie adulte. Pour notre part, nous ferons un pas de plus dans l’analyse du désir, parce que le deuil n’est probablement pas le dernier mot dans la désintrication du désir et de la mère.

Au-delà du deuil et de la séparation revient la marque de mon premier amour. C’est vrai, je ne le retrouverai plus, je n’ai plus à le chercher nulle part, ni dans une femme, ni dans plusieurs, ni dans des images, ni dans une philosophie. Mais il a été et d’une certaine façon il est toujours. Quand je regarde le soleil sur les arbres et plus encore quand je fais l’amour, mon corps et tout mon être résonnent de cette participation originelle.

L’analyse découvre la réalité des premiers temps, avec leurs carences et leur plénitude. C’est moi, cela. Débarrassé des attentes imaginaires, je suis libre de comprendre non pas tout mais quelque chose, libre d’aimer quelqu’un qui ne sera pas tout, qui restera hors de moi, et qui sera elle-même ou lui-même. Le mouvement que Jung décrivait de la mère réelle vers la mère archétypique se complète d’un autre qui revient vers la mère réelle pour reconnaître ce que nous avons vécu ensemble et qui a laissé une marque si profonde. Non, ma mère n’était pas seulement le support d’un archétype, nous avons vécu ensemble, pour le pire et pour le meilleur, une rencontre.

Beaucoup d’analysants n’ont pas connu les situations que je viens de décrire; soit que la relation primordiale ait été trop carencée ou trop perturbée, soit que l’absence ou la mésentente du couple parental ne leur ait pas donné l’évidence de la scène primitive. Nous savons que la rencontre se fait alors avec nous. Notre responsabilité d’analystes y est engagée.

Il est tellement remarquable que ce ne soit pas impossible.

La relation avec l’inconscient collectif trouve son authenticité lorsqu’elle s’inscrit dans l’histoire personnelle. Or, cette histoire dépend de l’autre et de son désir.

Nous sommes ici en face du mystère de la rencontre.

L’acte de l’autre, le désir qu’il nous donne ou qu’il nous refuse, est créateur. La rencontre n’est pas seulement une occasion, elle est aussi une création.”

L’homme aux prises avec l’inconscient, Élie G. Humbert, éditions Albin Michel collection Espaces libres (P. 83 à 87).

L’instinct exige son propre sacrifice

L’animal, dit Jung, obéit plus facilement à Dieu  [la nature, le Soi] que l’homme ne le fait, il accomplit jusqu’à son terme la destinée qui lui a été assignée, sans douter ni s’écarter de la loi intérieure (pattern).

C’est sans doute pourquoi, dans les contes, l’animal est si souvent le symbole du comportement «juste». Une parole non canonique de Jésus ne dit-elle pas : «Vous me demandez qui vous conduira au royaume des cieux : les oiseaux sous le ciel et ce qui est sous la terre et les poissons dans la mer, eux vous conduiront au royaume des cieux, et le royaume est en vous.»

Dans le livre des transformations chinois, le Yi King, les oies sauvages poursuivent leur vol, «offrant la figure de lignes serrées» (Hexagramme no 44). Cette image, symbole de la bonne voie, est recommandée à la contemplation de l’homme parvenu à la perfection et illustre très bien le sens spirituel existant dans la nature elle-même, c’est-à-dire le Tao.

La fonction foncièrement salutaire de l’animal secourable dans les contes est liée à une seule condition, celle de la loyauté du héros envers l’animal. […] L’animal secourable des contes recèle souvent en lui un secret supplémentaire, tout comme notre mot «instinct» recouvre des secrets de la nature encore inexplorés. […]

Jung a comparé la psyché humaine à la gamme des couleurs se perdant, à l’extrémité infrarouge, dans la profondeur des instincts et des processus somatiques, atteignant par contre, au pôle ultraviolet, la sphère des archétypes, à savoir de l’esprit.

Dans l’image archétypique est révélé le sens de l’instinct, c’est-à-dire son aspect spirituel latent. Quand, dans un conte, un prince délivré ou Dieu Lui-même naît d’un animal sacrifié, ce qui se révèle soudain de manière symbolique, c’est un sens spirituel qui semble exister à l’arrière-plan de l’instinct animal et de sa faculté de mettre de l’ordre.

Et cela signifie aussi que, d’un côté, l’homme devrait suivre ses impulsions inconscientes, mais que, de l’autre, à un tournant décisif de sa vie, ces impulsions demandent à être sacrifiées.

L’instinct exige son propre sacrifice, et c’est justement en cela que se révèle son aspect spirituel. La conscience du moi est poussée à renoncer d’elle-même à ce qu’elle a de plus cher, et c’est le Soi, l’être intérieur plus vaste, qui la contraint au sacrifice et se révèle à travers lui.

Ce qui se manifestait tout d’abord comme relevant de l’instinct animal et procurait de l’aide dans les moments de détresse paraît être, au plus profond, comme quelque chose d’humain ou même de divin. Maître Eckhart dit : «La nature la plus intime de tout grain est le blé, de tout métal l’or, et de toute créature l’homme.»

C’est le mystère de l’incarnation de Dieu annoncée dans l’enseignement chrétien [et ceci est valable pour la plupart des enseignements].”

Âme et archétypes, Marie-Louise von Franz, page116, éditions La Fontaine de Pierre.

Le Soi

“J’utilise à dessein l’expression : «percevoir le Soi» pour bien marquer combien la relation du Moi au Soi relève de la sensation. A ce sujet, nous ne saurions en connaître davantage, car nous ne pouvons absolument rien dire des contenus du Soi. Le Moi est le seul contenu du Soi que nous puissions connaître. Le Moi qui a parcouru son individuation, le Moi individué, se ressent comme l’objet d’un sujet inconnu qui l’englobe. Il me semble que les possibilités de constatations psychologiques arrivent ici à leur terme extrême, car l’idée d’un Soi est déjà en elle-même un postulat transcendant, psychologiquement légitimé, mais qui échappe à toute tentative de preuve scientifique.

Faire un pas par-delà ce qui est scientifiquement connu et acquis est une nécessité absolue dans le domaine qui nous occupe, c’est-à-dire dans le développement psychologique que j’essaie de décrire. Car sans ce postulat nouveau du Soi, je ne sais vraiment pas comment l’on pourrait formuler, de façon ne serait-ce qu’approximative, les processus psychiques qui se déroulent et qu’empiriquement il faut bien constater.

Le Soi réclame donc d’être pris en considération et qu’on lui accorde au moins la valeur d’une hypothèse, un peu comme l’on fait pour l’atome qui rend compte de la structure de la matière. Je reste conscient du fait qu’il est fort possible que, formulant cette hypothèse, nous restions encore prisonniers d’une image ; mais, même s’il en est ainsi, cette image est celle d’une potentialité vivante toute-puissante ; je me suis efforcé de la décrire. L’interpréter plus avant échappe en tout cas à mes possibilités. Tout bien pesé, je ne doute pas qu’il s’agisse encore d’une image, mais d’une image telle et si essentielle qu’elle nous englobe et nous contient.”

Dialectique du moi et de l’inconscient, Carl Gustav Jung, page 259, éditions Gallimard, collection Folio.

Le destin de l’individu

La psychologie des profondeurs a pour premier objet le destin de l’individu. La vision qu’elle nous fournit de la vie individuelle est limitée à une période si brève de l’histoire qu’elle ne peut guère nous fournir de prévisions sur l’évolution de l’humanité dans son ensemble, évolution dont nous savons que, si elle existe, elle doit s’étendre sur des millénaires. Si nous nous penchons sur les expériences vitales qui ont l’individu pour théâtre, il ne fait aucun doute qu’on y assiste à une évolution. C.G. Jung a donné à celle-ci le nom de processus d’individuation.

Ce processus a d’une part l’aspect d’un courant vital inconscient ; c’est le passage au stade d’adulte, l’arrivée à la maturité et l’acheminement vers la mort. Il ne diffère pas alors de celui par lequel le gland devient chêne, la génisse se change en vache et l’enfant en vieillard. Mais d’autres part –et c’est là l’individuation au sens strict–, c’est un passage à la conscience qui, élargissant constamment son cercle, conduit à la réalisation consciente et à l’actualisation d’une totalité originelle.

En tant que totalité virtuelle, celle-ci fait son apparition dès la petite enfance dans les rêves et les fantasmes sous forme de symboles qui se manifestent à nouveau au cours de périodes de transformation, telles que la puberté, le milieu de la vie ou encore les phases critiques de l’existence.

Dans la deuxième partie de son livre Psychologie et Alchimie Jung a exposé en détail un tel processus à l’aide de rêves d’un homme jeune, en étudiant particulièrement le symbole du mandala, qui revient sans cesse comme indication de la totalité cherchant à se réaliser. Le processus apparaît ici comme une recherche d’un but intérieur totalement indépendante des conditions extérieures. Le but lui-même est exprimé par l’inconscient dans des symboles qui ne se laissent pas distinguer d’une image de Dieu.

Les plus importants d’entre eux sont le mandala, l’homme Dieu cosmique, l’enfant divin, le corps de diamant ou la pierre philosophale (Lapis philosophorum) : « On ne peut pas s’empêcher d’avoir l’impression d’un processus inconscient se mouvant en forme de spirale autour d’un centre dont il s’approche lentement en faisant apparaître de plus en plus clairement les qualités du centre. On pourrait peut-être dire à l’inverse que le centre, inconnaissable en soi agit à la façon d’un aimant sur les matériaux et les phénomènes disparates de l’inconscient et les saisies comme dans une structure cristalline… c’est comme si les complications personnelles et les péripéties dramatiques causées par la vie et son intensité était simplement des hésitations des replis anxieux ou… de minces prétextes pour échapper à la nécessité et au caractère inévitable de cette étrange et inquiétante cristallisation ».

Ame et archétypes (Marie Louise von Franz)

Les principales phases du processus d’individuation sont l’intégration de l’ombre, côté « obscur » de la personnalité faisant parti de la totalité mais la plupart du temps méprisé et non discerné par la conscience ; la prise de conscience de la composante représentant le sexe opposé, désigné par Jung comme animus (chez la femme) et anima (chez l’homme) ; et enfin l’expérience du Soi et la relation au Soi, noyau intime de l’âme.

Bien que, comme il a été dit, l’image du but émerge dès la petite enfance dans les productions de l’inconscient, il ne s’agit pas d’un processus cyclique où l’on verrait « le commencement et la fin de se donner la main », mais plutôt d’une spirale. En effet la fin se place à un niveau de conscience supérieure si bien que l’aspect cyclique s’accompagne d’un développement et d’un progrès. La nature paraît ainsi aspirer à un degré de conscience plus vaste.

Âme et Archétypes, Marie-Louise von Franz, p161-163, La Fontaine de Pierre

Qu’est ce que le religieux ?

Lors d’un cours à l’institut Jung de Zurich, Marie-Louise von Franz répond à la question :

« L’attitude religieuse primitive aurait-elle quelque chose à voir avec la participation mystique ? » :

« Oui, la participation mystique est l’une des caractéristiques de la religion primitive comme le sont l’observation des événements synchronistiques, celle des signes, le refus d’agir sans déceler d’abord les symptômes ou les signes intérieurs et extérieurs, ou, selon une définition, la tension sincère et constante portée aux facteurs inconnus.

D’après cette définition serait religieux celui qui agit en étant pas seulement en accord avec le raisonnement conscient, mais en prétend aussi une attention constante aux facteurs inconnus sous-jacents et en les respectant.

Si quelqu’un me dit par exemple : « allons prendre un café ensemble après le cours » et que je considère uniquement que j’ai le temps, puisque je ne déjeune pas avant 12h30, je m’en tiens à un raisonnement conscient, ce qui est naturellement légitime aussi. Mais si je suis religieux, je m’arrête une minute et essaie de percevoir dans quelle mesure il est juste de m’attarder ; et si, instinctivement, mon sentiment s’y oppose, ou qu’à ce moment-là une fenêtre claque, où que je trébuche, il se peut que je n’y aille pas.

On peut se moquer de cette attitude et la traiter de superstition, ce qu’elle est, naturellement, à un certain niveau. Pourtant, loin d’être purement mécanique comme, par exemple, l’idée qu’il faut s’en retourner si un chat noir passe sur son chemin, elle incite plutôt à se concentrer à tout moment pour essayer de recevoir un signe du Soi ou de l’intérieur.

Dans la philosophie chinoise, l’attitude équivalente consiste à prêter constamment attention au Tao, à déceler si ce que je fais maintenant et juste, en Tao. Bien entendu, les arguments personnels, la considération du pour et du contre existe aussi, mais vivre de manière religieuse signifie être sans cesse en éveil de manière à percevoir les puissances inconnues qui, elle aussi, gouverne une vie.

Si je n’ai pas d’indication contraire, je peux décider de prendre un café puisque j’ai le temps, ou parce que j’aime bien ça. Un signal ne retentit pas toujours pour nous prévenir, mais, s’il raisonne et qu’on l’ignore, un certain ordre est détruit. L’attitude primitive et religieuse implique que l’on n’omette jamais de prendre ces puissances en considération. »

Alchimie, Marie-Louise von Franz, p150-151, La Fontaine de Pierre